"Bartleby & moi" : le "new journalism" de Gay Talese, 93 ans
Un journalisme peu pratiqué en France : le journalisme littéraire. Appelé, Outre-Atlantique New journalism – en vérité, il n'a plus rien de nouveau là-bas –, ou encore narrative non-fiction, ce mode d'écriture fait le bonheur depuis très longtemps des lecteurs de revues comme The Atlantic, The New Yorker, Esquire, Vanity Fair ou Harper's,...
Le journalisme narratif en France
Dans notre pays, Revue21, ex-RevueXXI, lancée en 2008 perpétue l'aventure de ce journalisme narratif à la française. Mais les obstacles économiques ont obligé ce support de presse à plusieurs réajustements ces dernières années dont le dernier en date a vu un relookage et une réorientation de la charte éditoriale. Objectif : stopper l'érosion des ventes et relancer le titre qui le mérite bien par la qualité d'écriture de ses collaborateurs.
Malheureusement, il n'en a pas été de même pour la très réussie revue Zadig, d'Éric Fottorino, contrainte de baisser les bras en 2024, après cinq années d'existence.
"Show, don't tell"
Si ce format d'écriture (long et non-fictionnel) a du mal à s'implanter dans la presse nationale, il se retrouve fort heureusement dans l'édition. Depuis les années 2000, les éditeurs n'hésitent plus à donner carte blanche à des auteurs comme Florence Aubenas (Le quai de Ouistreham), Emmanuel Carrère (L'Adversaire), Jean Rolin (La clôture), etc. Un Show, don't tell qui fait des émules.
Pour le journaliste que je suis, ce journalisme long est une redécouverte toute récente. Après plus de quarante années de carrière à faire court, à éviter les fioritures, à aller à l'essentiel, à ne pas dire Je, il était temps ! Je la dois au livre du journaliste américain de 93 ans, Gay Talese, paru aux éditions du Sous-Sol : "Bartleby & moi".
Rendre visibles, les invisibles
Ce livre se décompose en trois parties. Dans la première, l'auteur raconte d'une écriture limpide qui file sur le papier sa course aux piges dans la presse new-yorkaise (le New York Times et Esquire) qui construiront sa carrière et sa réputation.
Dans la seconde, on lira avec plaisir son formidable portrait en trompe-l'œil, paru dans Esquire, de Franck Sinatra (Franck Sinatra a un rhume). Devant l'impossibilité de décrocher une interview du crooner, le journaliste fait le tour de ses relations et donne au final un excellent papier qui va bien au-delà d'un simple entretien avec ses non-dits ou d'un portrait convenu.
Enfin pour terminer, Talese nous conte l'incroyable histoire d'un propriétaire new-yorkais, Nicholas Bartha, qui préfère se faire sauter dans sa maison plutôt que de perdre son bien promis à la voracité des promoteurs.
Qu'il s'agisse d'évoquer les anonymes, les petites mains qui, en coulisses, œuvrent et font tourner le monde, de naviguer dans l'entourage d'un crooner versatile, star mondiale de la chanson des années 50-60, ou d'établir le diagnostic psychique d'un docteur roumain, chassé de ses biens par la dictature communiste puis par les lois américaines, Gay Talese met sa plume chirurgicale au service des invisibles et de l'invisibilité des choses.
Avec l'opiniâtreté d'un tâcheron, il fouille, compulse, écoute, interview, vérifie, recoupe les informations. Un travail de journaliste de proximité qui demande du temps et de l'humilité malheureusement délaissé par nos médias modernes, embarqués dans un suivisme coupable et une préférence pour les sujets "vendeurs", susceptibles de multiplier les clics sur les plateformes numériques.



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