Kaouther Adimi : Les grandes heures de l'édition algéroise (1935-1962)

Certaines rencontres fortuites nous renvoient des années en arrière. Un livre vient de me faire cet effet. Exhumant des souvenirs du passé, j'ai été transporté en moins de 200 pages dans la ville de mon enfance. Au bord de la Méditerranée. 

Bercée par le même soleil qui donna l'inspiration à Albert Camus pour ses plus belles pages de "Noces", ma jeunesse à Alger résonne en moi comme un paradis perdu dont la lumière, le décor et les personnages demeurent toujours profondément ancrés. 

Enfant de milieu populaire aux cheveux coupés à la brosseinsouciant du drame qui se jouait dans le monde des adultes, je me vois encore emprunter chaque matin à pied la rue menant jusqu'à mon école de la Corderie dans le quartier du Ruisseau et aussi les jeudis avec mes copains et mes cousins dans la cour des HBM pour jouer au ballon, aux billes et aux noyaux d'abricots. 
L'automne, c'était la rentrée football au stade municipal sous les couleurs du Red Star, l'hiver les péplums au cinéma Le Stella, le printemps les flâneries au Jardin d'essai du Hamma et l'été, les dimanches sur le sable de la plage de Sidi-Ferruch ou les rochers de la Pointe-Pescade.

Librairie et maison d'édition : "Les vraies richesses 

La lecture de "nos richesses" de Kaouther Adimi m'a renvoyé non pas à cette période, vieille de quelques décennies, mais à une autre, plus ancienne, que je n'ai pas connu où les espoirs les plus fous, d'humanisme et de fraternité, pouvaient naître de l'écriture d'un poème, d'une pièce de théâtre ou de l'édition d'un livre. Dans l'après-Deuxième-Guerre mondiale d'une Algérie française, un temps sans nuage qui cachait pourtant, tapie dans l'ombre d'un soleil protecteur, des orages de guerres meurtrières et dévastatrices.

Quand en 1935, Edmond Charlot, jeune étudiant âgé de 21 ans, ouvre sa librairie et maison d'édition au cœur d'Alger, au 2 bis rue Charas (aujourd'hui rue Hamani) à deux pas des Universités, il ne sait pas qu'il est sur le point de provoquer un bouillonnement littéraire qui portera ses fruits bien au-delà de l'Afrique du Nord. « Les vraies richesses », nom emprunté avec l'autorisation de l'auteur à un ouvrage de Jean Giono, verra défiler au fil des années un nombre impressionnant d'auteurs débutants et confirmés. Plus tard, à partir des années 1940, son rayonnement atteindra Paris et bien d'autres capitales mondiales.

Les débuts d'Albert Camus 

C'est dans cette librairie-galerie d'exposition, qu'Albert Camus confiera au jeune éditeur ses premiers textes et que la maison d'édition (qui publiera à partir de 1944 la revue L'Arche) prendra son envol pour devenir rapidement le lieu de passage d'écrivains qui laisseront leur signature dans l'histoire littéraire : Albert Camus, Max-Pol Fouchet, Emmanuel Roblès, Jules Roy, Kateb Yacine, Bernanos, Bosco, Frison-Roche, Garcia-Lorca, Giono, Saint-Exupéry, Jean Sénac, Kessel, Gide, Vercors, etc.
Les Événements d'Algérie, comme on disait alors, passeront par là et à l'aube des années 1960, mettront un point final à cette belle aventure intellectuelle.

Un roman au tournant de l'histoire

Kaouther Adimi, auteure de « nos richesses », née à Alger, reconstitue au travers du parcours d'un homme blasé, Riyad, chargé en 2017 de vider la librairie destinée à sentir bientôt la friture des beignets, l'effervescence créatrice de cette librairie-maison d'édition.  À l'aide de notes attribuées à Edmond Charlot, elle conte le quotidien heureux des grandes heures de l'édition algéroise en même temps que celui tragique d'une Algérie meurtrie par la décolonisation, les heures sombres de la dictature puis de la guerre civile.

Le tout sous l'œil attristé d'Abdallah, responsable de ce qui reste de la librairie devenue bibliothèque. Témoin impuissant et soumis aux bouleversements d'une société qui le marginalise. Un vieil homme qui a vu défiler une époque révolue, attaché comme à ses enfants aux livres qui s'entassent sur les rayons sans jamais en avoir ouvert aucun.

Merci à Kaouther Adimi d'avoir fait parvenir jusqu'à moi (et sans doute à des milliers de lecteurs) ce souffle chaud, venu d'Outre-Méditerranée, de l'amour des livres et de m'avoir offert la lecture de cette page d'histoire littéraire écrite, en partie, par des enfants des rues d'Alger, ma ville natale. 

"nos richesses", Kaouther Adimi. éditions Points. 

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